Mettre la technique au service
Elle est venue vivre ici en famille, dans les années 90. Un choix dicté par le fait d’y connaître des gens et par l’équilibre entre budget et place, quand on a deux enfants et deux chiens… La commune était située à portée de voiture des lieux de travail des époux. À l’époque, ça circulait encore correctement, surtout en partant à 7h du matin ! Et puis Le Mesnil-Saint-Denis offrait une ambiance agréable à vivre, avec ces espaces ouverts sans barrière où les petits pouvaient serpenter d’une maison à l’autre librement, sans risque. La Résidence du Château est construite sur le modèle des Levittown américaines, c’est elle qui me l’apprend, je ne connaissais pas. Beaucoup d’activités y étaient proposées pour les jeunes, ce qui est toujours le cas. Ensuite les choses se compliquaient pour les études mais ils se sont débrouillés.
Voilà qui lui rappelle des souvenirs de 68 où elle était cloîtrée à la fac d’Orsay, transports en grève, pays arrêté et monde en ébullition… Avec ses condisciples, elle faisait en stop la tournée des parents pour glaner de quoi manger. Son amoureux était étudiant à Polytechnique dans la grande bâtisse de la Montagne Sainte Geneviève (le plateau du Moulon était encore couvert de champs). Elle allait le voir en cachette : dans tous les établissements supérieurs, filles et garçons résidaient dans des bâtiments distincts. Elle se souvient que briser cette règle a été l’objet de la première mobilisation estudiantine à la fac de Nanterre. Où va se nicher l’activisme politique…
Au Mesnil, elle a passé sa vie d’adulte. Elle y a élevé ses enfants, elle y a perdu son mari. Elle s’y est impliquée, elle est élue d’opposition de sa commune. Elle ne se représente pas. À chaque âge suffit sa peine, les temps ont changé, la politique aussi. De nouvelles solidarités se font jour, elle s’en réjouit et leur souhaite bonne chance.
Sa maison est pleine de souvenirs dont elle a du mal à se séparer. Et pourquoi s’en séparer, d’ailleurs, je demande. Parce que maintenant, n’était la proximité de son fils installé à côté avec sa famille, elle retournerait bien vivre ses vieux jours en ville. Pour tout avoir à portée de main, dit-elle. Le chemin est inhabituel à mes yeux : je ne connais que des personnes qui souhaitent se mettre au vert à mesure qu’elles vieillissent (moi la première !). Elle me semble en outre tellement faire corps avec sa demeure, si vivante, pleine, généreuse de couleurs et d’objets, les plantes fragiles encore emmaillotées pour l’hiver, son jardin dense lui aussi, inondé des chants d’oiseaux qu’elle observe et dont elle connait les habitudes, les heures de repas et celles de visite.
Elle peint mais ne prend ni le jardin ni la demeure pour modèle, ni son imagination. Elle aime copier, mettre la technique au service de la représentation. J’admire un douanier Rousseau aussi vrai que l’original. De même, lorsqu’elle contribuait à fabriquer les lanceurs d’Eads, mettait-elle tout son savoir, sa méticulosité et son bon sens au service de cette œuvre d’arracher des objets de plusieurs tonnes à l’attraction terrestre au point de pouvoir les poser dans le ciel, sur rien. Rien d’autre qu’une orbite bien choisie pour qu’ils n’en retombent pas. Elle savait faire ça, Dominique, avec son équipe. Je me dis qu’elle saurait certainement encore calculer la trajectoire du lanceur, telle que je la vois…

Image d’en haut : Arianespace, lanceur Véga